Chion-Ducollet et
   La Mure - 1880 à 1914
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- Débuts en politique
- Maire de 1886 à 1912
- 25 ans de construction
- Les finances
- Mine et Municipalité
- CD et Dr Tagnard
- Maire et Curé
- CD et le Père Eymard
- Maire et Conseil
- Voyages à Paris
- Les procès
- Les autres mandats
- Fêtes
- Villa
- Après la défaite de 1912
- Conclusion
Annexes
- Déroulement de l'étude
- Idées reçues
- Industries en 1840
- Chansons et poèmes
- La Mure en 1900
- Armoiries de La Mure


Les industries muroises en 1840


En 1886, lors de l'arrivée à la mairie de Chion-Ducollet, la Mure avait perdu une certaine prospérité du fait de la disparition des industries dont les deux principales, la clouterie et la fabrication des toiles d'emballage à partir du lin.
Nous avons la chance d'en savoir un peu plus sur la situation antérieure grâce à un témoignage d'un matheysin M. Guillot. Celui-ci, correspondant de la Société de statistique, des sciences naturelles et des arts industriels du département de l'Isère a écrit une "NOTICE SUR QUELQUES BRANCHES D'INDUSTRIE DU CANTON DE LA MURE". Cet article a été lu lors de la séance du 19 juin 1840. On peut le retrouver dans le bulletin de cette association aux pages 394 à 400 du tome 1 (accessible sur le site de la Bibliothèque Nationale).
Ce témoignage nous est précieux par ses détails mais aussi parce qu'il nous explique la petite bourgeoisie issue de ces périodes relativement fastes. Nous transcrivons le texte de façon intégrale, nous avons simplement rajouté des titres pour aérer la page.
On peut trouver le même article dans "Mémoire d'Obiou" N°10 par P. Barnola, La vie économique en Matheysine en 1838

Le canton de la Mure, pays essentiellement agricole, est vivifié par des fabriques de clous et de toiles d'emballage, et par deux établissements nouveaux dont il sera également question.

La clouterie

La fabrique de clous occupe environ quatre cent quarante ouvriers pendant huit mois de l'année seulement; quatre mois de la belle saison sont employés aux travaux agricoles.
Un ouvrier ordinaire, terme moyen, peut fabriquer quatre vingts kilogrammes de clous par mois, de toutes les formes et de toutes les dimensions, afin de pouvoir servir à divers usages ; ces clous lui sont payés tant le mille.
D'après les renseignements que nous nous sommes procurés, la journée d'un ouvrier en moyenne ne s'élève pas au delà d'un franc vingt-cinq centimes ; ce salaire, bien que modique, pourrait suffire à la nourriture et à l'entretien des ouvriers s'ils étaient plus économes ; les plus habiles pourraient même faire quelques petites économies ; mais une grande partie du fruit de leur travail est absorbée par les dépenses de cabaret, que malheureusement les ouvriers de la Motte, dont le nombre dépasse trois cents, ont la facilité de payer avec des clous. C'est une monnaie de billon qui a cours depuis longtemps dans les communes de la Motle-Saint- Martin et de la Motte-d'Aveillans; les cabaretiers qui la reçoivent sont assurés de trouver à la Mure un agent de change dans chaque marchand de clous.
Nous devons toutefois faire une exception en faveur des ouvriers de la Mure dont le nombre approche de cent. Comme ils ne fabriquent que des clous destinés à la charpente et au ferrage des chevaux et des boufs, leurs bénéfices sont plus considérables. Le maximum de leur journée peut être porté à un franc cinquante centimes, et les plus habiles ouvriers gagnent souvent deux francs. Nous devons d'ailleurs leur rendre cette justice, qu'ils sont plus économes que ceux de la Motte, et que leurs dépenses de cabaret sont très bornées.
Quoique la fabrication des clous ne soit pas un travail bien pénible, elle finit cependant par user la vue des ouvriers qui, parvenus à un certain âge, ne peuvent plus se livrer à ce genre de travail.
Pour connaître le nombre de kilogrammes de fer employé à la fabrication des clous dans le canton de la Mure, on n'aura qu'à multiplier six cent quarante, nombre de kilogrammes que peut fabriquer un ouvrier pendant huit mois de l'année, par le nombre d'ouvriers que nous avons porté à quatre cent quarante, on obtiendra un produit de deux cent quatre-vingt un mille six cents kilogrammes de clous, et en ajoutant un cinquième pour le déchet du fer, le produit s'élèvera à trois cent trente-sept mille neuf cent vingt kilogrammes de fer manufacturé.
A un vingtième près, tous ces clous s'exportent dans les départements du Midi, et la consommation étant toujours en rapport avec la fabrication, le débouché de cette marchandise est pour ainsi dire assuré. Les espèces de clous dont il se fait la plus grande consommation sont les clous de souliers appelés tâches et ceux qui servent à ferrer les chevaux et les boeufs. On fabrique aussi à la Mure des fers et des chaînes pour ces derniers, mais cette fabrication n'emploie tout au plus que quinze mille kilogrammes de fer.
Telle est la statistique de la fabrique de clous du canton de la Mure; nous croyons qu'elle approche beaucoup de la vérité.

Les toiles d'emballage

La fabrique de toiles d'emballage occupe environ cent vingt ouvriers de la Mure ou de ses environs, pendant huit mois de l'année seulement ; quatre mois sont employés à l'agriculture. Il se fabrique quatre qualités de toiles d'emballage qui sont employées à divers usages.
La première sert à faire des sacs pour le transport des clous et du charbon ; on s'en sert même pour faire des essuie-mains et des paillasses de lit; il s'en fait une assez grande consommation dans le pays, le surplus est exporté dans la Provence et sert principalement à l'emballage des laines, des amandes, et des pistaches.
La seconde qualité est presque toute consacrée à l'emballage de la garance, et s'exporte dans le département de Vaucluse.
Les troisième et quatrième qualités servent aux emballages ordinaires et s'exportent en majeure partie dans les départements du Midi.
Un ouvrier ordinaire peut fabriquer chaque mois six pièces de toile de première qualité, dix de la seconde, quatorze de la troisième, et seize de la quatrième.
Toutes les pièces de toile, à très peu d'exceptions près, ont environ soixante-six mètres de longueur sur un de largeur ; mais leur poids varie à raison de la qualité.
La pièce de toile de première qualité pèse ordinairement quarante-cinq kilogrammes, et la façon se paye cinq francs.
La seconde qualité pèse trente-deux kilogrammes et se paye deux francs cinquante centimes.
La troisième qualité pèse vingt-cinq kilogrammes et se paye un franc soixante-quinze centimes.
La quatrième et dernière qualité pèse vingt kilogrammes et se paye un franc vingt-cinq centimes.
La première qualité entre pour près de la moitié dans la fabrication.
On voit, d'après le compte qui précède, que le maximum du salaire de l'ouvrier tisseur n'excède jamais trente francs par mois, et que ce modique salaire est à peine suffisant pour pourvoir à son existence ; mais il faut lui rendre cette justice, qu'il est plus sobre et moins enclin aux dépenses de cabaret que l'ouvrier cloutier.
Maintenant, en calculant sur une moyenne de dix pièces de toile fabriquées tous les mois par chaque ouvrier, pendant les huit mois de travail, on obtiendra un produit de quatre-vingts pièces de toile, lesquelles multipliées par le nombre d'ouvriers que nous avons porté à cent vingt nous donneront un total de neuf mille six cents pièces de toile pesant chacune, terme moyen, trente kilogrammes. Ce nombre de trente multiplié par neuf mille six cents donnera un produit de deux cent quatre-vingt-huit mille kilogrammes de matière ouvrée, qui se compose de trois sortes d'étoupes appelées la tête, la ricoline et la grossière.
Il n'est pas aussi facile de connaître le nombre de fileuses employées à celte fabrication; mais, en le portant à huit cents, on doit bien approcher delà vérité. En effet, d'après nos investigations, nous avons appris que les fileuses, comme les ouvriers cloutiers et tisseurs, ne travaillent que pendant huit mois de l'année, pendant lesquels elles peuvent filer trois cent quatre-vingt-quatre kilogrammes d'étoupes de toutes les qualités. Or, en divisant celte somme par deux cent quatre-vingt huit mille kilogrammes d'étoupes employées à fabriquer les neuf mille six cents pièces de toile, on obtiendra un quotient de sept cent cinquante, qui sera le nombre des fileuses.
Chaque kilogramme de fil produit à l'ouvrière, terme moyen, quinze centimes; elle gagne donc à peine trente centimes par jour.
Le débouché pour les toiles d'emballage n'est pas aussi assuré que celui des clous ; cela lient au plus ou moins de prospérité dans le commerce du Midi. Il a en ce moment un grand dépôt de pièces de toile à Marseille qui ne trouve pas son écoulement.

A ces deux branches d'industrie il faut en ajouter deux autres non moins importantes nouvellement créées par MM. de Ventavon, par suite de l'acquisition qu'ils ont faite des anciens moulins de M. Genevois.

Les moulins

La première est un établissement de quatre moulins destinés exclusivement à la fabrication des farines pour le commerce et la boulangerie, que les nouveaux propriétaires ont perfectionné par les innovations les plus ingénieuses : entre autres, ils ont adapté aux roues qui font tourner les meules une machine à nettoyer le blé et un blutoir à l'anglaise.
Cet établissement, qui prend tous les jours plus de consistance, peut maintenant rivaliser avec ceux de Bourgoin pour la blancheur et la bonne qualité de la farine.
Il se fabrique chaque année, terme moyen, trois mille cinq cents balles de farine pesant chacune cent vingt-cinq kilogrammes, qui s'exportent en majeure partie à Grenoble et dans le département des Hautes-Alpes. Le blé qui sert à cette fabrication est tiré des cantons de la Mure, de Mens, de Corps et de Valbonnais, ce qui procure à leurs habitants un écoulement sûr et avantageux de cette denrée qu'avant ils étaient souvent obligés de transporter à Grenoble.

La marbrerie

La seconde est une marbrerie élevée dans la même localité. Cet établissement, qui date à peine d'une année, a marché avec tant de rapidité dans la voie du progrès, que déjà il peut rivaliser avec les meilleures marbreries de France.
Les marbres qui sont polis et travaillés dans cette usine sont tirés du canton de la Mure et de ses environs. Les principales carrières appartenant à MM. de Ventavon, soit à titre de propriété, soit à titre de ferme, assurent à cet établissement des avantages incontestables.
On distingue sept espèces de marbres :
1° Le marbre de Corps qui se fait surtout remarquer par son noir de jais et par la finesse de son grain susceptible du plus beau poli. Il peut rivaliser avec les plus beaux marbres de ce genre ;
2° Le marbre noir jaspé en blanc du Peychagnard;
3° Le bleu fleuri de Nantizon ou des Chusins ;
4° Le marbre blanc de Valsenestre et de Saint-Firmin;
5° Le pouding de Poligny près Saint-Bonnet;
6° Le gris noir de Laffrey ;
7° Le marbre vert des montagnes de Serrioux, dernièrement découvert par M. Perroncel, gérant des mines; il y en a trois sortes de variétés toutes trois estimées des connaisseurs.
On polit aussi dans cet atelier des marbres exotiques tels que la brèche de Goncelin qui présente l'aspect d'une mosaïque, et plusieurs marbres d'Italie. Pour scier, dresser et tourner ces différentes espèces de marbres, dix châssis portant chacun vingt lames, suivant l'épaisseur des blocs, sont mis en mouvement par trois grandes roues hydrauliques qui mettent en même temps en jeu deux machines nouvellement importées du Nord : l'une est un polissoir armé d'une plaque de fonte, l'autre est destinée à pratiquer des moulures sur les tables de marbre rondes. Ces deux machines font en un jour le travail de huit hommes.
Les produits de celte manufacture de marbre, qui occupe constamment trente ouvriers, sont exportés à Grenoble et dans le département des Hautes-Alpes. On en expédie même à Lyon et à Saint-Etienne.
L'état de prospérité toujours croissante de ces deux établissements est dû principalement à l'activité et à l'intelligence de M. Perroncel, leur gérant, toujours encouragé par les idées de progrès de MM. de Ventavon.

Telles sont les quatre branches d'industrie qui vivifient le canton de la Mure.

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