Chion-Ducollet et
   La Mure - 1880 à 1914
- Introduction
- Débuts en politique
- Maire de 1886 à 1912
- 25 ans de construction
- Les finances
- Mine et Municipalité
- CD et Dr Tagnard
- Maire et Curé
- CD et le Père Eymard
- Maire et Conseil
- Voyages à Paris
- Les procès
- Les autres mandats
- Fêtes
- Villa
- Après la défaite de 1912
- Conclusion
Annexes
- Déroulement de l'étude
- Idées reçues
- Industries en 1840
- Chansons et poèmes
- La Mure en 1900
- Armoiries de La Mure


Chion-Ducollet et l'abbé Morel


L'épisode dit "des robes blanches" est ce que la majorité des Matheysins retient de Chion-Ducollet. Certes il est assez cocasse et a fait parler de La Mure, de son maire et de son curé dans la France entière par la presse régionale et nationale, même le Figaro en a fait de gros titres. Ce déchaînement s'est développé autour d'une prétendue interdiction de porter des robes blanches qui n'existe pas dans l'arrêté municipal qu'aucun commentateur n'a lu et autour du patronyme du maire qui va donner lieu à des interprétations sans limites de retenue.

Entre un maire républicain donc anticlérical, défenseur d'une école laïque, voulant étendre l'enseignement secondaire aux jeunes filles et un curé dirigé par un évêque, prototype du clérical combattant, les conflits étaient inévitables. La paix religieuse ne revint qu'en 1900 avec l'arrivée d'un nouvel évêque, Monseigneur Henry, beaucoup plus consensuel.

La nouvelle église


L'abbé Morel en 1902

Louis Morel (1831-1915) est né à Valencin (Isère), il est le curé archiprêtre de la Mure de 1877 à 1915

L'église étant en piteux état, l'abbé Morel annonce le dimanche 5 décembre 1886, qu'il va en faire construire une nouvelle, dans le clos Guillot. C'est en pleine campagne électorale, pour Chion-Ducollet c'est une manoeuvre et il se dit prêt à participer à cette construction qui donnerait du travail.
Le dimanche 26 après l'élection de la nouvelle municipalité, l'abbé Morel déclenche le premier les hostilités, il dit qu'il ne fera pas les visites officielles habituelles du 1er janvier.
Le maire est présent au conseil de Fabrique suivant, c'est son droit mais totalement inhabituel, il est fort mal reçu. M. Arnaud, également notaire mais royaliste, lui tourne le dos et l'on ne délibère pas. Il en est de même à la réunion suivante. L'abbé Morel donne suite à son projet en ignorant le maire et les formalités administratives légales et prévoit une grande cérémonie religieuse, fin mai, à l'occasion de la pose de la première pierre.
Chion-Ducollet prétend qu'il essaye vainement d'établir le contact "depuis le 10 mai courant, mes propositions ont été faites deux fois et deux fois refusées, M. le Curé se bornant à déclarer qu'il ne faisait qu'exécuter les ordres de M. l'évêque".
Chion-Ducollet rend compte au préfet, annonce qu'il prendra un arrêté municipal pour interdire toute manifestation en dehors de l'église et qu'il faudra renforcer la brigade de gendarmerie pour maintenir l'ordre au cas "probable où M. le curé et M. l'évêque passeraient outre mon arrêté."
Ce contentieux est à l'ordre du jour du conseil du 25 mai 87, Le maire en expose le détail, l'assistance est étonnamment nombreuse :
"la séance est levée à 10 h du soir et les sept ou huit cents personnes présentes à cette importante séance se retirent paisiblement."
Voir le compte rendu.

Le préfet envoie à l'évêque une lettre très ferme, il sait bien qui est le responsable de cette situation :

[...] L'administration municipale est légitimement froissée de cette façon d'agir qui n'est nullement justifiée, je suis persuadé, Monsieur l'évêque, que la responsabilité ne vous en incombe pas et que M. le Curé a agi, lui-même sans votre autorisation.
Toutefois comme il importe de prévenir dès à présent M. le Curé des conséquences fâcheuses qui pourraient résulter pour lui de cette façon d'agir ; je suis dans la nécessité de lui faire notifier, conformément d'ailleurs aux instructions Ministérielles, un extrait de la circulaire du 4 juillet 1882.
Les termes de cette circulaire sont nets et précis, je vous prie de bien vouloir faire avertir M. le Curé, que le cas échéant, je n'hésiterai pas à en requérir l'application rigoureuse.

La situation de dénoue le 30 mai, l'abbé Morel rend les armes et fait parvenir "l'acte de Soumission du curé à l'autorité civile : demande de transfert du culte sur papier timbré à 0.60 centimes" :

Je soussigné Morel Curé archiprêtre de La Mure, pour me confirmer aux prescriptions de la circulaire Ministérielle du 4 juillet 1882, relative à l'organisation du Culte catholique, sollicite de Monsieur le Préfet de l'Isère l'autorisation de transfert du culte dans l'édifice actuellement en construction à La Mure, dans la propriété dite du clos Guillot.
Je prends l'engagement de faire construire cet édifice à mes risques et périls, soit au moyen de mes ressources personnelles, soit avec des souscriptions volontaires faites dans ce but, mais sans faire appel, dans aucun cas, au concours financier de la Commune de La Mure et de celles formant la circonscription paroissiale.
Je m'engage, en outre, lorsqu'il sera entièrement achevé, à faire donation, sans soulte ni retour, de cette église à la ville de La Mure et par acte régulier si l'administration m'y oblige.

Aussitôt cette nouvelle est annoncée à la population, à son de caisse, "dans le but de rétablir le calme dans les esprits".
Cet épisode est consigné dans le compte rendu du conseil du 17 juin.

l'agrandissement du cimetière

L'occasion suivante de conflit est l'agrandissement du cimetière, La municipalité, conformément à la loi de 1884 décide d'en abolir le caractère confessionnel. Mais Chion-Ducollet « désireux d'éviter tout conflit avec les ministres des différentes religions » demande dans une longue lettre au préfet « s'il est possible de déroger à la loi, par un arrêté spécial, en déterminant le lieu de sépulture des morts de chaque culte ». Il ajoute : « étant donné le caractère et le tempérament de M, le Curé de La Mure, de vouloir bien faire donner, des instructions spéciales et précises à ce Fonctionnaire de la République, par M. l'Évêque de Grenoble, son chef hiérarchique, afin qu'aucune difficulté, qu'aucun trouble ne puisse se produire à l'occasion de l'ouverture du nouveau cimetière ». Bien évidemment le ministre, consulté par le préfet, peu soucieux des états d'âme du maire, refuse toute dérogation à la loi.
Chion-Ducollet envoie une lettre plutôt courtoise à l'abbé Morel : « je vous prie, Monsieur le Curé, de vouloir bien bénir le nouveau cimetière à l'occasion de la procession accoutumée du 1er novembre. D'avance, Monsieur le Curé, je puis vous assurer de la reconnaissance de la Municipalité et du Conseil Municipal qui se feront un devoir de vous témoigner leur gratitude à la première occasion. »
L'abbé Morel répond, le lendemain, qu'il transmet la lettre à l'Evêque, seul habilité à décider. Le Maire n'aura pas de réponse écrite. Une lettre de l'évêché à M. Perret, chef de service à la préfecture lui répond indirectement :

Il faut savoir que d'après les lois canoniques, les enfants morts sans baptême, les juifs, les protestants, les suicidés, etc. ne peuvent être enterrés en terre sainte et qu'il suffit d'une telle sépulture pour polluer le cimetière... 

Il n'y aura donc pas de procession pour les morts, ni de bénédiction. C'est le point de départ d'une période très conflictuelle car Chion-Ducollet déclare que puisqu'il n'y a pas procession pour les morts, il n'y en aura plus pour les vivants.

L'affaire dite des robes blanches

La municipalité prend, le 3 novembre 1889 un arrêté supprimant les processions, approuvé par le préfet le 7 novembre. De très nombreuses communes avaient pris depuis plusieurs années pareils arrêtés en général réclamés par la population. Voir la pétition de 1880 à la Mure, Chion-Ducollet dit avoir par deux fois refusé de satisfaire des demandes de suppression.
Le curé envoie au maire une lettre plutôt injurieuse :"Cette lettre impertinente est naturellement restée sans réponse. Elle ne méritait que le mépris et le dédain : C'est le seul cas qu'en fit M. le Maire de La Mure."

L'abbé Morel, un an et demi après, le dimanche vingt et un juin 1891, va reprovoquer le maire en organisant une procession autour de l'église, ce qui aurait été son droit si le parcours était protégé des regards extérieurs. Ce n'est pas le cas du fait de l'ouverture sur la rue des Alpes.
Un procès-verbal est dressé contre l'abbé Morel et 6 autres prêtres :

Nous avons vu et entendu tout cela étant placés rue des Alpes, où beaucoup de curieux se trouvaient réunis en foule, car nous avons appris que M. le Curé avait, dans ses divers prêches de ces temps derniers, et spécialement d'hier matin, convoqué la foule à cette procession-cérémonie, disant qu'il était chez lui. Nous avons reconnu là une provocation à l'autorité civile, et contravention à l'arrêté municipal qui interdit les processions sur le territoire de notre commune.
En conséquence, nous avons dressé procès-verbal contre ...

Le procès-verbal est approuvé au tribunal de simple police de La Mure le 7 septembre et les prévenus sont condamnés "à l'amende et aux dépens de l'instance". Jugement confirmé le 4 mars 1892 par la Cour de cassation et de nouveau le 9 novembre.

L'abbé Morel n'ayant pas l'intention de désarmer, le Maire prend un deuxième arrêté sur les processions et les emblèmes religieux le 15 août 1891. Le jour même, le curé organise une procession à Susville, la traversée ostensible de La Mure donne lieu à un procès-verbal :

En conséquence, nous avons dressé procès-verbal contre : 1° le curé Morel ; 2° les demoiselles porteuses de la bannière et du char de triomphe, qui sont nommées plus haut, pour contravention flagrante à l'arrêté sus-visé et spécialement sur les point suivants :
Exhibition d'une étole rouge à franges et croix en or, autant que pour avoir fait exhibition d'un char de triomphe religieux, exhibition d'un bannière de la Vierge Marie, exhibition d'une statue de la même Vierge Marie ; exhibition de couronnes et costumes, ou emblèmes religieux ; exhibitions formellement prohibées par l'arrêté précité, prévues et punies par l'article 491, n°15, du code pénal.

Va s'en suivre une campagne de presse et une procédure judiciaire.


La campagne de presse va prendre une importance considérable, car un des premiers articles va déformer l'arrêté municipal et laisser croire que Chion-Ducollet a interdit les robes blanches. De ce fait, même une partie de la presse républicaine est critique. Quant à la presse de droite, elle se déchaîne et se permet les pires moqueries sur le nom du Maire qui ose interdire de s'habiller en blanc. Chion-Ducollet reçoit les journalistes, quels qu'ils soient, de façon fort civile, et les renvoie au texte de son arrêté.
M. Chinchole, célèbre reporter du Figaro qui fit "seize heures en chemin de fer pour contempler M. Chion-Ducollet" publie son article, à charge, en première page le 20 octobre.
Il faudra que quelques journalistes reviennent à la source et lisent l'arrêté qui est semblable à ceux pris dans d'autres communes et qui n'ont pas donné lieu à pareil développement. La presse républicaine prend nettement parti pour Chion-Ducollet.

On peut lire de nombreux articles de presse dans deux brochures :
- L'AFFAIRE DES ROBES BLANCHES DE LA MURE, CHION-DUCOLLET devant l'opinion publique, à charge, non signée, 1891.
- MAIRE ET CURE, Documents officiels publiés sous les auspices du conseil municipal de La Mure, 1892

La procédure judiciaire aboutira en février 1892 à l'avantage du maire. Un premier jugement, le 5 octobre 1891, par la justice de paix de La Mure, conclut que les prévenus n'ont pas contrevenu à l'arrêté municipal, il n'y a ni délit, ni contravention. Le juge de paix, Edmond Darnaud, est un adversaire du Maire.
Ce jugement est cassé par arrêt de la Cour de Cassation le 3 décembre qui renvoie la cause devant le tribunal de simple police de Valbonnais.
A l'audience du 9 février 1892, ce tribunal reconnaît que l'arrêté a été pris régulièrement et que le procès verbal est valable, il condamne les prévenus Louis Morel et les neuf demoiselles chacun à 1 franc d'amende et tous solidairement aux dépens.
Cette affaire se termine mais elle a probablement remotivé l'opposition et affaibli temporairement le maire, les élections de 1892 seront très difficiles pour Chion-Ducollet qui s'en tirera de justesse.

La donation de l'église à la municipalité

En 1896 l'abbé Morel veut faire donation de l'église à la ville. Chion-Ducollet la trouve inachevée, il considère que l'accord de 1887 n'est pas respecté. "La Ville ne doit entrer dans aucun frais ni débours et accepter la donation telle qu'elle a été promise." Il a l'accord du préfet. Un architecte, M. Bugey fait un devis de 70 à 80 000 francs pour l'achèvement de l'église.

Un rapport sans concessions

En 1898, le préfet demande au conseiller général des renseignements confidentiels sur les antécédents, la moralité, la conduite et l'attitude politique de l'abbé Morel qui se trouve sur la liste des postulants à la première classe. Le conseiller général est Chion-Ducollet lui-même, il ne retient pas sa plume dans sa réponse :
"Antécédents : en guerre permanente avec toutes les municipalité des communes où il a résidé.
Moralité : rien à dire.
Conduite et attitude politique : on ne peut plus mauvaises.
"
Suit un long développement : "Véritable révolté contre l'Autorité civile... fauteur de désordres... a créé et entretenu la guerre civile... dans toutes les élections, il se pose en chef du parti réactionnaire..."
En conclusion, il enjoint le préfet d'avoir la même attitude que ses prédécesseurs : "Si un avancement de classe lui était octroyé, ce serait d'abord un scandale administratif, même dans le clergé où il est fort peu estimé, mais aussi un encouragement donné aux autres prêtres en révolte contre les autorités civiles dans notre département."

Retour de la paix

Monseigneur Fava décède le 17 octobre 1899. Cet évêque ultra clérical, raciste, grand pourfendeur des francs-maçons est remplacé par monseigneur Henry, évêque modéré qui ramènera la paix religieuse avec les autorités départementales et municipales.
La donation de l'église a lieu en 1900. Description de l'église par l'architecte Bugey au moment de la donation.
Chion-Ducollet et monseigneur Henry travailleront ensemble pour sauver l'ancienne église.

Il est amusant de constater que la presse interprète cette paix non comme un changement brutal du côté de l'évêché mais comme une conversion de Chion-Ducollet !

Le Figaro du 24 décembre 1900 :
« [...] au piquant de la conversion récente du célèbre maire de La Mure, M. Chion-Ducollet.
Mon Dieu oui M. Chion-Ducollet est allé à Canossa. Il serait, matériellement, plus exact de dire que l'évêque de Grenoble est allé à La Mure. C'est, en effet, une visite de Mgr Henry à M. Chion-Ducollet qui a opéré le miracle fort inattendu de la conversion de ce dernier. Au cours de cette visite, le maire aurait, dit-on, donné au prélat l'assurance que « la municipalité de La Mure travaillerait désormais, en union avec l'évêque, au plus grand bien du pays, dans la paix, la justice et la liberté ».
Comme sanction à ces paroles, les blanches théories de jeunes filles, que n'épargna point naguère le terrible M. Chion-Ducollet, purent ce jour-là processionner librement, sous la conduite du clergé, à travers la ville, qui apparut le soir tout illuminée
».

Bulletin du Diocèse de Reims, 1900 :
« A signaler une conversion, si le terme n'est pas trop fort, c'est celle du célèbre maire de La Mure, au diocèse de Grenoble, M. Chion-Ducollet.
Après une démarche courtoise faite à Grenoble par le maire de La Mure, auprès du nouvel évêque, Mgr Henry est venu la semaine dernière à La Mure, et il a rendu visite à M. Chion-Ducollet. Puis M. le Maire accompagné de ses adjoints, a fait à Monseigneur sa visite officielle. S'adressant à sa Grandeur, il lui a dit toute sa joie et lui a donné l'assurance que "la municipalité de La Mure travaillerait désormais, en union avec l'évêque, au plus grand bien du pays, dans la paix, la justice et la liberté".
Le résultat heureux de cette entrevue ne s'est pas fait attendre : le soir même, la petite ville rayonnait sous les feux d'une illumination générale ; et le lendemain, comme gage immédiat de pacification, le sacrement de la confirmation était administré dans la nouvelle église, qui, par ordre supérieur, n'avait pas encore été livrée au culte.
Enfin, tandis que jusqu'alors défense avait été faite aux jeunes filles de s'organiser en procession, quatre cents pèlerins de Grenoble traversent la Mure au moment même où l'évêque allait s'éloigner, et ils l'accompagnent à la Salette, tandis que les cloches, à toute volée, semblent redire le cantique des anges : Gloire à Dieu, paix aux hommes de bonne volonté
. »

En réalité, Chion-Ducollet, heureux de trouver un interlocuteur avec qui on pouvait négocier, a réglé ces problèmes d'églises sans déroger à ses convictions et à sa préoccupation principale, à savoir que cela ne devait pas coûter un centime à la municipalité.




L'abbé Morel décède en 1916, il est enterré dans le caveau du clergé de la Mure dans la première extension du cimetière.
Sur la plaque on peut lire :"J'ai combattu le bon combat"



Trois caricatures parues dans Actualité Dauphinoise


Légende : Citoyen garde ! vous voyez ce peintre en blouse blanche. Fichez-moi ça à la frontière de ma commune !
Le 27 septembre 1891.


Le 11 octobre 1891


Le 4 octobre 1891.









Commentaire de l'image de gauche.


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